Liban : « Pour divorcer, il est beaucoup plus simple de devenir musulman »

Au pays des 18 communautés, deux personnes sur dix changent de confession pour rompre leurs noces. Un système lucratif qui, avec la multiplication des mariages civils, échappe de plus en plus aux autorités religieuses

Entre Léa (le nom a été changé) et son compagnon, l’idée d’un mariage musulman s’est progressivement imposée. Lui, de confession grecque-catholique, ne peut se démarier de sa femme dont il vit séparé depuis huit ans. Il y a quatre ans, il a entamé une procédure d’annulation. Mais Léa, 39 ans, cheveux teints en blond, yeux sertis d’un épais eye-liner noir, s’impatiente: «L’annulation est très difficile à obtenir. C’est d’autant plus compliqué que son épouse refuse de divorcer. Les tribunaux multiplient les tests et les expertises psychologiques, font appel à des témoins. En réalité, tout est fait pour décourager les gens!»

Alors que le jugement tarde à voir le jour, la jeune femme aimerait tomber enceinte. Or, s’il naît hors mariage, son enfant sera considéré comme illégitime. Concrètement, les «adultérins», comme on les appelle au Liban, voient leur part d’héritage paternel divisée par quatre. Le couple s’est donc résolu: dans deux mois, ils scelleront officiellement leur union devant un cheikh chiite. «On va juste changer de statut sur un papier, cela ne change rien à nos convictions. Au début, je me sentais mal de le pousser à quitter sa religion pour moi. C’était difficile à accepter, d’autant plus que nous sommes tous les deux catholiques pratiquants. Mais on n’a pas d’autre solution pour pouvoir vivre ensemble et avoir une famille. Finalement, heureusement que c’est possible!» souffle la jeune femme.

Au Liban, les affaires familiales ne dépendent pas du civil mais des tribunaux confessionnels. Chacune des 18 communautés du pays dispose de ses propres lois. L’islam autorise les hommes à se marier quatre fois. Les Eglises orthodoxes et protestantes reconnaissent le divorce. Les catholiques, eux, l’interdisent. Dans certains cas, il arrive que le Vatican prononce la «nullité» du mariage si l’existence d’un «vice de consentement» au départ est établie. Aussi, pour pouvoir divorcer plus facilement, des catholiques n’hésitent pas à basculer d’une religion à l’autre.

«Divorcer chez les musulmans est facile», explique Alexa Héchaimé, enseignante en droit à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Se convertir, se séparer et se remarier est l’affaire de quelques jours. Cette formalité ne coûte que quelques dizaines de dollars. Autrement plus longues, les procédures de divorce ou d’annulation chez les chrétiens impliquent de mettre la main au portefeuille. Les frais perçus par le clergé varient entre 1000 et 3000 dollars selon les confessions. A cela s’ajoutent les honoraires des avocats, lesquels peuvent grimper jusqu’à 20 000 dollars.

«Quand on n’a pas beaucoup d’argent et qu’on veut aller vite, il est beaucoup plus simple de devenir musulman. Ceux qui veulent rester chrétiens se tournent généralement vers de petites communautés qui n’ont pas beaucoup de moyens, comme les Assyriens», poursuit la spécialiste. Comment expliquer ce décalage? «Les juges musulmans dépendent directement du Ministère de l’intérieur, qui les rémunère. Les chrétiens n’ont aucune rentrée d’argent de l’Etat», explique l’avocat Ibrahim Traboulsi, expert en affaires matrimoniales. Pour les communautés et les avocats qui gravitent autour, le système est lucratif. (…)

«A l’heure actuelle au Liban, deux personnes sur dix se convertissent pour pouvoir divorcer», estime quant à elle l’avocate Nayla Hatem, spécialiste du droit familial. Ce phénomène alarme les instances catholiques. «Que ces couples sachent que, en changeant de confession ou de religion, ils méprisent leur Eglise ainsi que les autres Eglises auxquelles ils s’affilient, ou encore la communauté musulmane qu’ils choisissent», fustigeait il y un an le patriarche Béchara Raï, dans un discours prononcé à l’occasion de l’ouverture de l’année judiciaire des tribunaux ecclésiastiques maronites.

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